Le Médecin Directeur de l’Hôpital General de Panzi appelle les autorités Congolaises à eradiquer les groupes armés qui sont actifs à l’Est de la République Démocratique du Congo, pour Ce gynécologue ,l’activisme des groupes rebelles est à la base des violences sexuelles liées aux conflits. Il l’a dit ce mardi à Kinshasa dans son discours à l’occasion de la recepetion de son titre d’Honoris Causa de l’université protestante au Congo (UPC).
Ci-dessous l’intégralité du discours de docteur Denis Mukwege
Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Révérend Président de l’Eglise du Christ au Congo etGrand Chancelier de l’Université Protestante au Congo,
Monsieur les membres du Comité de gestion de l’UniversitéProtestante au Congo,
Mgr le Recteur,
Messieurs les Doyens et vice-doyens,
Mesdames et Messieurs les membres du jury,
Mesdames et Messieurs les membres du corps professoral,académique et administratif.
Distingués invités, en vos titres et qualités,
Chers étudiantes et chers étudiants,
C’est avec un mélange de joie et d’humilité que je prends part àcette cérémonie de remise des insignes de doctorat honoris causa quime seront conférés par l’Université Protestante au Congo , en marge desfestivités du cinquantenaire de l’Eglise du Christ au Congo.
Ma joie est d’autant plus grande que je me trouve en face detant des visages fraternels qui s’illuminent de bienveillance à mon égard.
Je tiens tout d’abord à remercier Son Excellence Monsieur lePrésident de la République, qui nous fait l’honneur de rehausser par saprésence cette cérémonie.
Merci Votre Excellence d’être parmi nous, c’est une preuve devotre engagement à contribuer à la lutte contre les violences sexuelles dansnotre pays. Votre soutien et engagement peuvent faire une grande différencedans cette lutte.
Je tiens également à vous remercier, Monsieur le Président del’Eglise du Christ au Congo, cher Révérend Pasteur BOKUNDOA, pour votre soutienà notre action et votre présence à nos côtés en toutes circonstances où nousavions eu besoin de votre expertise et votre aide. Que Dieu vous bénisserichement dans votre mission de berger.
Je remercie Monseigneur le Recteur de l’UPC pour son initiativequi me va droit au cœur. Elle témoigne de son intérêt à la cause que nousdéfendons.
Je vous remercie également mon cher frère et ami Prof SamuelMampuza pour nos solides relations de longue date.
Je remercie aussi les différents orateurs pour leurs paroles quime touchent profondément. Au travers de cette manifestation je perçois une notede soutien à notre lutte contre les violences sexuelles utilisées comme arme deguerre dans les conflits.
Enfin, je vous remercie vous tous qui êtes présents ici pourl’intérêt porté à notre travail à l’hôpital et à la Fondation Panzi.
Je suis persuadé qu’au-delà de ma modeste personne, c’est avanttout l’engagement de mes collaboratrices et collaborateurs aux côtés dessurvivantes des violences sexuelles que vous avez choisi de mettre en lumière.En leur nom, je vous exprime ma profonde gratitude.
Mesdames et Messieurs,
J’accueille cette considération honorifique avec tout le respectqu’impose la stature de l’Université Protestante au Congo.
En effet, avec ses 60 ans de présence agissante dans notre pays,les milliers d’étudiants et des cadres formés, l’Université Protestante auCongo a véritablement gagné ses lettres de noblesses dans les domaines del’enseignement, de la recherche et du service à la société.
Ce serait un truisme de rappeler que notre pays ne sortira pasdu sous-développement dans lequel il est englué sans la contributiondéterminante du savoir et de l’innovation.
Ces soixante dernières années de notre indépendance ont fini parprouver à tous qu’il ne suffit pas de disposer d’énormes potentialités, desressources naturelles incommensurables et d’apports en capitaux considérablespour qu’un pays se développe. Pour rompre le cercle vicieux de la pauvreté ilfaut en plus une transformation des mentalités de ses habitants en commençantpar ses élites et ses futures élites.
C’est la leçon qui nous est donnée par certains pays comme laSuisse, le Japon, le Singapour et tant d’autres. Ces pays ne disposent pas dematières premières mais leur prospérité repose en grande partie sur le capitalintellectuel, les valeurs progressistes, le sens du travail et du mérite deleurs élites et de leurs populations.
Dans une société en crise comme la nôtre, où la misère se généralise et les rêves des jeunes se brisent sur le roc du chômage structurel, l’université devrait être à l’avant-garde de l’exigence de l’excellence et de la créativité. Elle devrait adapter la formation aux enjeux de notre société d’aujourd’hui et de demain.
Je suis convaincu que l’université devrait être davantage plusconsciente de sa responsabilité de former une élite visionnaire, capable deconduire la société vers le changement tant attendu par nos populations.L’embellie qui se dessine dans le ciel politique congolais, malgré sesimperfections, est forcément un levier et une opportunité à capitaliser pourcette évolution.
Mesdames et Messieurs,
Par-delà les services que l’UPC rend à notre nation, c’est avanttout au travers de son identité et de ses valeurs que je me sens le plus enphase avec elle.
En effet, l’UPC, n’est pas seulement une université comme tantd’autres dans notre pays et dans le monde. Elle est aussi et surtout « Protestante».Elle se veut irriguée par les valeurs qui sont à la racine de notre foi et denotre histoire. C’est fondamental de le souligner.
Dans le contexte d’un monde qui bouge trop vite, de notre paysdécidément en mal d’adaptation au progrès, un pays où triomphe la culture duspectacle permanent et du vide, un pays où une minorité a tout et la grandemajorité de la population n’a rien, un pays où prime la culture de l’avoir etnon de l’être, le recours aux repères fondateurs du protestantisme qui donnentdu sens à nos engagements et à nos actions me semble une nécessitéindispensable.
Le protestantisme est né de la soif des réformes. Les idées deMartin Luther relatives à la liberté et à l’égalité entre les hommes ont enleur temps inspiré les aspirations à l’émancipation du petit peuple dans leSaint-Empire germanique. En 1525, ces idées seront en arrière-plan de la « guerredes paysans ».
C’est dire qu’à ses origines, le protestantisme, à côté de sadimension spirituelle, a été une expression sociale critique et d’indignation.
Mesdames et Messieurs,
Nous ne sommes pas ici pour réécrire l’histoire duprotestantisme à l’aune de nos représentations et de nos visions d’aujourd’hui.Mais nous avons la responsabilité de repenser la crédibilité de notre église.Une église qui à la suite de Martin Luther devrait être une lumière dans lesténèbres et porter nos combats pour la justice, la vérité, le droit, laliberté, la dignité pour tous.
Comment pouvons-nous célébrer la grâce de notre libération enChrist quand autour de nous et loin de nous des hommes et des femmes sontemprisonnés, maintenus en esclavage, mutilés, massacrés? Je pense à Beni.
La conscience de ma « libération par la grâce de Dieu » nedevrait-elle pas allumer en moi la responsabilité par rapport à tous ceux quisont injustement maltraités ?
Mesdames et Messieurs
Par définition la mission de l’église consiste à être le sel etla lumière de la terre. Elle devrait donc être, sans prétention aucune,indispensable pour manifester la présence du Royaume de Dieu sur terre àtravers la défense de la justice et la proclamation de la vérité. L’Eglisedevrait être présente là où l’humanité souffre.
Chaque fois que l’église a saisi la portée de sa vocation, ellea pu déplacer les montagnes. Il s’agit entre autres, dans le combat contrel’apartheid avec Monseigneur Desmond Tutu.
Mesdames et Messieurs,
Ce qui est dit de la responsabilité de notre église dans lasociété, pourrait l’être également de la responsabilité de l’intellectuel dansle Congo d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
Il est indéniable que depuis l’indépendance, notre pays a faitun grand effort de formation de ses élites universitaires. C’est certainementun de secteurs nationaux où nous avons fait des réels progrès aux côtés denotre sentiment d’appartenance à la même nation.
Mais au regard des indicateurs du développement et desconditions de vie de nos concitoyens, ce grand bond en avant sur le planquantitatif a-t-il donné des résultats positifs tangibles?
Vous conviendrez avec moi que la réponse est NON.
Contrairement à des nombreux autres pays africains et surtoutles pays asiatiques, plusieurs observateurs soutiennent que les intellectuelscongolais n’ont pu impulser le changement que la société attendait d’eux. Lesraisons de cet échec sont nombreuses et toutes ne leur incombent pas. Mais unedes évidences est que certains ont cessé de jouer leur rôle de lanceursd’alertes, de gardiens des valeurs universelles : celles de la vérité, de lajustice et de la liberté.
Malgré les talents de nos intellectuels, leur rhétorique peutimpressionner mais la mise en application ne peut que révolter. Notre discoursest loin d’être conforme à notre éthique. L’opportunisme, l’arrivisme, lescompromissions, nos écrits ne font qu’énoncer des théories sur l’homme engénéral mais ne tiennent pas compte forcément du réel quotidien auquel nosconcitoyens se trouvent confronté : la misère matérielle, l’inaccessibilité auxsoins de santé, le chômage, les guerres, etc.
Tout se passe comme si l’intellectuel en RDC, étouffé par sonhistoire et étranglé par les impératifs de la survie, n’a plus guère le tempsde penser. On dirait que les intellectuels n’ont plus rien à se dire, encoremoins à dire à leur peuple.
Et pourtant, la nécessité d’une pensée neuve et critique sur lestransformations en cours dans notre pays n’a jamais été aussi impérieuse qu’ences temps de crise. Sans l’éveil de consciences des intellectuels, notre paysrisque de sombrer davantage dans une misère sans nom.
Mes chers compatriotes,
Cet éveil passe par l’éducation de base, mais égalementl’éducation des élites de demain formées par nos universités. L’Universitéétant par essence un haut lieu du savoir qui libère l’humain de toutes lesforces d’aliénation, elle a un rôle important à jouer dans la défense et lapromotion de la dignité humaine.
C’est aussi en cela que le slogan de l’UPC : « uneéducation qui construit une nation » peut s’enraciner dans lesréalités profondes de notre pays, rencontrer les joies et les peines de notrepopulation et faire de chaque étudiante et chaque étudiant « lesel et la lumière » de notre société.
Mesdames, Messieurs,
A Panzi, en plus des services accessibles de qualité et de lacompassion, c’est aussi la foi, les valeurs de liberté et de vérité qui sont enfiligrane de notre engagement.
Voici plus de 20 ans que nous prenons en charge les victimes desviolences sexuelles.
Notre projet initial était de lutter contre la mortalitématernelle et d’accompagner les femmes à donner la vie en toute sécurité.Hélas, la guerre économique qui nous a été imposée et qui ravage notre payspour piller ses ressources minières nous a fait découvrir une réalité jusque-làinconnue chez nous : le viol commis avec extrême violence, un véritableterrorisme sexuel, utilisé comme arme de guerre et de domination pour acculerles communautés à fuir ou à s’assujettir et s’accaparer de leurs terres.
Ces violences massives, méthodiques et systématiques commisessur le corps des femmes et des enfants, parfois même sur des bébés, souventcommises en public et accompagnées d’actes de tortures, entrainent desséquelles physiques sérieuses et un traumatisme psychologique profond dans lechef des survivantes et de leurs familles, détruisant ainsi le tissu social etles capacités économiques des communautés affectées.
Lorsque la société n’a pas su protéger en temps utile les femmeset les enfants, elle a le devoir moral et légal d’assurer une prise en chargeaccessible et non stigmatisante des survivantes et de se mobiliser pourprévenir la non répétition de ces crimes odieux qui dénient à l’autre sonhumanité, et minent toute perspective de développement humain et économique.
Le contexte de conflit qui a touché notre pays depuis les annéesquatre-vingt-dix nous a contraint à nous spécialiser dans la chirurgieréparatrice de pointe des organes génitaux féminins, ainsi que des pathologiesgynécologiques invalidantes, comme les fistules urogénitales et digestivesbasses ainsi que les prolapsus.
Très vite, nous avons réalisé que la réponse médicale etchirurgicale, bien que nécessaire, n’était pas suffisante et nous avonsdéveloppé progressivement un modèle d’assistance holistique comprenant nonseulement des soins physiques, mais aussi psychologique et une prise en chargesocioéconomique et légale pour offrir ainsi un paquet de soins complet auxvictimes, où la santé globale des femmes est au cœur de nos soins.
Mesdames et Messieurs,
Pour lutter contre les violences sexuelles et prévenir leur répétition, il faut d’abord faire évoluer les mentalités au sein même des communautés et au sein de l’ensemble de la société. Car les violences sexuelles liées au conflit ne sont que l’expression patente des violences commises de façon latente en temps de paix.
Ainsi, nous soutenons toutes les initiatives visant à briser lesilence, à encourager une masculinité positive et à lutter contre l’impunité.
Il est en effet impératif de transférer l’opprobre et la hontedes épaules des victimes à celles des violeurs. La seule personne qui perd sonhonneur dans un acte de viol est son auteur. Les pouvoirs publics, enpartenariat avec les Eglises, les leaders communautaires et les acteurs de lasociété civile, doivent redoubler d’efforts pour non seulement sensibiliserl’opinion à la nécessité de lutter contre la stigmatisation des victimes et lesencourager à porter plainte, mais aussi susciter l’engagement populaire contrele fléau des violences sexuelles.
Il s’agit aussi de comprendre comment les hommes en arrivent àcommettre de tels actes et à mettre fin à la masculinité toxique, souventconditionnée par l’éducation. Quel père n’a jamais dit à son fils : « Nepleure pas, tu es un homme ! ». Pourtant, il n’y a rien dehonteux à exprimer ses émotions. Au contraire, il s’agit d’un processus naturelet nécessaire. Refouler ses émotions ne peut conduire qu’à développer unenature frustrée et des comportements agressifs. Il s’agit donc de commencer cetravail d’éducation à l’égalité des sexes dès le plus jeune âge, et même dès leberceau !
Ce n’est qu’avec ce travail de conscientisation et d’éducationque nous pourrons construire une nouvelle génération éduquée dans le respect del’égalité entre les filles et les garçons, entre les femmes et les hommes, quis’opposera au viol et aux violences sexuelles et défendra les droitsfondamentaux des femmes.
Enfin, il est capital de lutter contre l’impunité. Nous savonsque tant qu’elle sera tolérée, ces crimes abjects se poursuivront sous nosyeux. La société se doit de fixer des normes et de les faire appliquer. Il fauttracer une ligne de démarcation entre ce qui est permis et interdit, entre cequi est bien et ce qui est mal. C’est le rôle de la justice.
Du fait du manque d’accès à la justice et de l’impunité quiprévaut en matière de crimes sexuels, le phénomène s’amplifie là oùl’insécurité perdure et les violences faites aux femmes se sont banalisées dansle reste du pays.
Néanmoins, nous gardons l’espoir d’autant plus que nous avons enRDC de bonnes législations mais, à l’instar de beaucoup d’endroits dans lemonde, l’essentiel est de réduire le fossé existant entre le droit et sa miseen oeuvre et entre les paroles et les actes des responsables politiques.
Mesdames, Messieurs,
Pour mettre fin aux violences sexuelles liées au conflit, ilfaut en plus neutraliser le pléthore de groupes armés qui continuent d’opérerdans notre pays et terrorisent nos communautés, notamment dans les Kivus, leNord Katanga et en Ituri.
Il faut enfin s’attaquer aux causes profondes de la violence quiendeuille chaque famille de l’Est du pays depuis des décennies, à savoirl’exploitation illégale des ressources minières.
Mesdames, Messieurs,
Comment accepter que la population d’un pays béni de richessespar la nature vive dans la pauvreté extrême et la peur ? Comment accepter quenos femmes soient violées pour forcer des communautés entières à fuir leursterres ancestrales ? Comment accepter que nos enfants travaillent dans lesmines comme des esclaves modernes ?
La paix durable en RDC et la stabilité passeront par un commercetransparent et responsable des ressources minières, car les cycles de violencechronique qui déstabilisent la région sont avant tout d’ordre économique etvisent à l’accaparement des ressources naturelles dont regorge notre pays.
En effet, des études ont clairement mis en évidence lacorrélation entre les graves violations dont sont victimes les femmes et lesenfants et les zones minières.
Telle est la raison pour laquelle nous sommes engagés dans unplaidoyer pour une chaîne d’exploitation et d’approvisionnement responsableainsi que la transparence du commerce des minerais. Il faut donc créer lesconditions pour assurer une traçabilité complète des lieux d’extraction dansles mines de notre pays jusqu’au produit fini acheté par les consommateurs dansles magasins du monde entier.
Ceci ne peut être possible que par un partenariat global à tousles niveaux, notamment entre l’Etat congolais, les acteurs économiques et lesconsommateurs, permettant de trouver un terrain gagnant-gagnant, car pour êtredurable, le progrès des uns ne peut se faire en déniant aux autres leurhumanité.
C’est seulement dans ces conditions que la globalisation del’économie pourra aller de pair avec l’universalité des droits humains et quenous pourrons transformer les minerais de sang en minerais de développementendogène du Congo.
Mesdames et Messieurs,
Pour lutter contre la répétition, ce combat passe également parl’exigence de la justice pour tous les massacres qui ont été commis dans notrepays depuis deux décennies.
Il y a 10 ans, le Haut-Commissariat des Nations Unies pour lesdroits de l’Homme publiait le Rapport Mapping sur les gravesviolations des droits humains et du droit international humanitaire commisesentre 1993 et 2003 en RDC.
Parmi les 617 crimes répertoriés qui, rappelons-le, sontimprescriptibles, il y a des femmes qui ont été enterrées vivantes après avoirété empalées, des croyants qui cherchaient refuge dans des églises et qui ontété calcinés, et des malades assassinés sur leur lit d’hôpital. Ces crimes nepeuvent être ni oubliés ni rester impunis.
Ce rapport Mapping est une cartographie, un inventaire de crimesde guerre, de crimes contre l’humanité, et inclut même des éléments quipourraient être constitutifs du crime de génocide. Il recommande aux autoritésde la RDC et à la communauté internationale d’avoir recours à divers outils dela justice transitionnelle, tels que l’établissement d’un Tribunal pénalinternational pour la RDC et/ou de Chambres spécialisées mixtes, une Commissionde la vérité, des programmes de réparation et de réformes institutionnelles,notamment du secteur de la justice et de la sécurité.
Voilà la raison pour laquelle nous sommes nombreux à réclamerl’instauration d’un Tribunal Pénal pour le Congo, car nous sommes persuadés quela justice et les réparations sont des préalables et un gage d’uneréconciliation véritable et d’une paix durable. En RDC, on ne pourra enrayerles cycles de violence et construire la paix sur des fosses communes et sur undéni de vérité et de justice.
Mesdames et Messieurs,
Le temps est venu de nous réveiller. Le temps est venu de sortirde notre amnésie collective et de notre torpeur. Car, ce que nous vivons dansnotre pays aujourd’hui, les drames humains que nous soignons à Panzi sont desconséquences de l’amnésie. L’amnésie d’une guerre économique de longue duréedont notre peuple est à l’évidence le dindon de la farce. C’est une tendancelourde de notre histoire depuis des siècles.
Mesdames et Messieurs,
L’évènement d’aujourd’hui renforce ma foi dans la capacité del’UPC, des autres universités et dans votre capacité vous les femmes et leshommes ici présents d’être à l’avant-garde de l’engagement contre cetteamnésie.
En cela, ce doctorat honoris causa loin d’être unereconnaissance pour un homme s’avère davantage être une reconnaissance pour unecause qui inscrit votre université et chacun de vous dans le plus grand défi denotre temps : le défi de notre dignité en tant que peuple.
L’Université, temple du savoir, a la responsabilitéscientifique, civique et morale d’instruire, de former et d’informer avecobjectivité les citoyens sur leur histoire. Surtout lorsque celle-ci estjalonnée des tragédies et des violations des droits humains à répétition. Car,comme le dit George Santayana : « les peuples qui ne réfléchissent pas surleur passé sont condamnes à le revivre ».
Mesdames et Messieurs,
L’Histoire de la Rd Congo s’est malheureusement écrite comme unéternel recommencement, comme une répétition des pillages, des massacres, desviolations des droits humains, de l’impunité et des rendez-vous manqués avecl’avenir.
Les humiliations subies dans l’Etat Indépendant du Congo ontravivées les plaies béantes de l’esclavage. En effet, lorsqu’au 19ème sièclel’industrie occidentale eut besoin des pneus gonflables pour booster le secteurautomobile, c’est vers le Congo qu’on se tourna. Mais l’exploitation ducaoutchouc se fit avec une barbarie indescriptible. Selon Adam Hochschild, lapratique des mains coupées décima dix millions de congolais.
Mesdames et Messieurs,
Lorsqu’à la fin du 20ème siècle l’industrie mondiale eut besoindes matières premières stratégiques pour accélérer la révolution électroniqueet digitale, c’est encore dans notre pays que l’on vint s’approvisionner encolombo-tantalite (dit Coltan) et d’autres minerais utilisés dans lafabrication des téléphones mobiles, des fusées et dans la technologique depointe en général.
C’est en grande partie cette ruée vers le Coltan qui alimenteles guerres dont les femmes, les hommes et les enfants congolais continuent àpayer un lourd tribut. Un bilan de plusieurs millions des morts.
Je suis persuadé que si nous n’impulsons pas une démarchestratégique susceptible de nous rendre aussi gagnants dans les deals mondiaux,en ce 21ème siècle où le monde a besoin du cobalt pour la fabrication desbatteries des voitures électriques, en ces temps où tant des pays lorgnent surcette ressource stratégique pour la révolution verte, nous risquons encore unefois d’être des victimes et des perdants. Allons-nous continuer à perdre, ànous plaindre et à compter nos morts ? Bien sûr que non !
Toutes les horreurs que les congolais ont subies depuis plus decent ans n’ont jamais été portés devant la justice. C’est la raison pourlaquelle je vous invite à vous engager afin que les massacres d’aujourd’hui nepuissent, à nouveau, rester impunis.
Je suis persuadé que ce pan terrifiant de notre histoire ne peutêtre relégué aux oubliettes. Le devoir de mémoire s’impose à nous etl’université devrait en être un des porte-étendards. Et ce devoir de mémoiredevrait déboucher sur l’effectivité de la justice.
Notre pays tout entier ne peut continuer à être une « zonede libre échange », un « libre-service », oùcomme du temps de Léopold II, d’autres pays viennent se servir en matièrespremières sans que nos populations n’en profitent. Il est temps de tirer notreépingle du jeu. C’est légitime. C’est le moins que nous puissions faire.
Mesdames et Messieurs,
Le temps est venu de nous réveiller.
Notre pays traverse des graves difficultés, il est par terre.Nier cette réalité nous éloignerait de toute perspective de relèvement. Nousdevons en être conscients mais non en avoir peur au point d’être tétanisés. Lacrise actuelle est aussi un défi et une opportunité.
L’université et les intellectuels ont un rôle déterminant àjouer pour trouver des solutions à cette crise. Ils devront mettre la main à lapâte, faire des propositions, initier des actions à impact durable.
Ce ne sont pas les universités étrangères, ce ne sont pasd’autres peuples qui résoudront nos problèmes à notre place. Ils peuvent certesnous aider, mais nous devons d’abord assumer notre part de responsabilité. Et,je le souligne avec force : elle est énorme.
Mesdames et Messieurs,
Dans la tempête, on a besoin d’un capitaine et des matelotscourageux pour mener le navire à bon port. L’université et les universitairesont un devoir, le plus noble des devoirs, celui d’éclairer notre nation et laguider vers des rivages plus radieux.
C’est à nous, c’est à vous d’écrire une nouvelle page de notrehistoire. De l’écrire à l’encre de nos intelligences et de notre sueur.
Lorsque la vérité s’impose, ayons le courage de la dire car elleest universelle. Dans le cas des massacres, des pillages de nos ressources, desviolences faites à nos filles, à nos soeurs et à nos mères, ne laissons pas nosbourreaux écrire notre histoire. L’horreur nous interdit la complaisance et laneutralité. Nous devons nous engager et transmettre aux générations à venir unemémoire de dignité pétrie par les épreuves et l’espérance.
Mesdames et Messieurs,
Voilà le chemin que je vous propose pour ouvrir des nouveauxhorizons à notre peuple et mettre fin aux violences sexuelles.
Voilà le chemin que je vous propose pour enfin conquérir notredestinée dans le concert des nations. Une destinée de porteur et de réalisateurdes rêves de la renaissance africaine. Une destinée de catalyseur dudéveloppement de notre humanité commune.
C’est un chemin de l’intelligence collective.
C’est un chemin de l’audace et de l’ardeur au travail.
C’est un chemin de la prospérité partagée avec nos populationset en premier lieu avec les femmes.
C’est un chemin de la promotion des droits humains.
C’est un chemin de la vérité et de la justice.
C’est un chemin de la liberté et la paix.
Je vous remercie.
Prof Denis MUKWEGE.
